Au CHU de Tours, que recouvre concrètement votre rôle de responsable de l’innovation gériatrique ?
Dr Wassim Gana : Dans un CHU, l’innovation se situe au croisement de la recherche, des projets de soins et des organisations des filières. Mon rôle consiste à être en première ligne sur ces enjeux, souvent numériques : tester, déployer et évaluer des outils, accompagner les usages de dispositifs numériques, ou encore structurer des filières de soins en lien avec des partenaires extérieurs notamment de la ville. Nous ne développons pas directement les outils numériques, mais nous accompagnons les porteurs de projets, depuis l’analyse des besoins jusqu’à l’expérimentation, en utilisant des méthodologies living lab. Par exemple, nous sommes accompagnés dans ces démarches par le tiers-lieu d’expérimentation Access Centre-Val de Loire. Si l’innovation peut être technologique, elle est avant tout organisationnelle et repose nécessairement sur l’évolution des pratiques professionnelles.
Pour autant, l’innovation que vous accompagnez est surtout numérique…
Oui, très majoritairement. En gériatrie, il n’existe pas de robotique de pointe et rarement de technologies de rupture spectaculaires. L’innovation passe essentiellement par des réorganisations de l’offre de soin et des pratiques grâce à des outils numériques performants. L’enjeu central réside dans leur intégration à la pratique. Il s’agit de comprendre comment ces outils peuvent améliorer la prise en soin, la coordination entre acteurs et la décision médicale. Une des clés réside dans les données de santé de plus en plus nombreuses, mais souvent fragmentées et parfois difficilement accessibles, en particulier chez des patients âgés et polypathologiques, qui ont des dossiers médicaux denses. Les outils numériques, et notamment l’IA, permettent de faciliter le travail de collection des données pertinentes, de les structurer, de les hiérarchiser et de les valoriser pour améliorer la qualité des soins.
Parmi les solutions que vous accompagnez, lesquelles peuvent réellement transformer le fonctionnement des EHPAD et le quotidien des résidents ?
Les EHPAD sont aujourd’hui largement informatisés, mais la difficulté reste avant tout structurelle : les résidents présentent des besoins de soins de plus en plus importants, tandis que l’accès aux ressources médicales spécialisées, notamment gériatriques, demeure limité. Cela se traduit souvent par un recours inapproprié aux urgences. Un des leviers forts de transformation réside dans la capacité à mobiliser la bonne ressource, au bon moment et pour la bonne personne. Les outils numériques peuvent par exemple faciliter l’accès à l’expertise médicale nécessaire et structurer des alternatives crédibles à l’hospitalisation. Mais leur efficacité dépend de leur intégration pertinente dans une organisation pensée par et pour le terrain, tout en étant inscrite dans des filières de soins adaptées et performantes.
Quel rôle peuvent jouer la télémédecine et l’intelligence artificielle pour améliorer la prise en charge en EHPAD ?
La télémédecine ne peut pas se réduire à de simples téléconsultations. Elle doit s’inscrire dans l’ensemble des filières de soins, avec des parcours lisibles et des relais clairement identifiés. L’intelligence artificielle, quant à elle, crée de la valeur à plusieurs niveaux : elle facilite l’accès rapide à des données complexes et leur structuration, aide à la stratification des risques, propose de premières orientations de prise en charge en référence aux recommandations de bonnes pratiques, tout en améliorant la traçabilité ainsi que la rédaction des comptes rendus. L’objectif n’est évidemment pas de remplacer les soignants, mais d’augmenter la qualité et la performance des pratiques, de sécuriser la décision médicale, et par exemple d’éviter des passages inutiles aux urgences en proposant des alternatives pertinentes, au bénéfice des résidents, des équipes et du système de santé dans son ensemble.
Où en est-on aujourd’hui dans le déploiement de ces solutions en gériatrie et en EHPAD ?
Nous sommes encore largement dans une phase d’expérimentation. Des outils fiables existent, mais leurs usages restent ponctuels et hétérogènes. Ils sont déployés dans certains établissements ou services, rarement de manière généralisée. De nombreux appels à projets soutiennent ces démarches expérimentales, permettant progressivement d’identifier les solutions pertinentes et les bonnes pratiques dans leurs usages. À Tours, nous lançons actuellement une expérimentation ambitieuse d’intelligence artificielle visant à développer un assistant capable de synthétiser les données des patients depuis de multiples sources et d’aider à la régulation de situations complexes à distance, y compris pour l’orientation vers les urgences. D’autres projets concernent, par exemple, l’aide à la prescription et à la déprescription, qui est elle-même en lien avec un sujet majeur en gériatrie : la iatrogénie médicamenteuse. Cependant, il ne faut pas oublier que ces outils ne se substituent pas à l’expertise humaine, mais contribuent à améliorer la qualité, la sécurité et l’efficience des prises en charge.
Le mot de la fin ?
Tout part toujours du besoin réel. Souvent à moyens constants, l’enjeu principal est aujourd’hui de mieux allouer les ressources et d’améliorer l’accès aux soins. Un besoin fondamental reste l’accès à une information médicale fiable, pertinente, lisible et disponible au bon moment. Depuis plus de trente ans, l’informatique promettait de simplifier les pratiques, mais sans toujours tenir cette promesse. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle permet enfin d’y répondre notamment pour accéder rapidement aux données utiles, les synthétiser, les rendre lisibles et utiles à la décision médicale. L’innovation pertinente ne se mesure pas en nombre de clics ou d’alertes, mais à sa capacité à libérer du temps, réduire les erreurs humaines et recentrer les soignants sur leur cœur de métier.
> Article paru dans Ehpadia #42, édition de janvier 2026, à lire ici
Dr Wassim Gana : Dans un CHU, l’innovation se situe au croisement de la recherche, des projets de soins et des organisations des filières. Mon rôle consiste à être en première ligne sur ces enjeux, souvent numériques : tester, déployer et évaluer des outils, accompagner les usages de dispositifs numériques, ou encore structurer des filières de soins en lien avec des partenaires extérieurs notamment de la ville. Nous ne développons pas directement les outils numériques, mais nous accompagnons les porteurs de projets, depuis l’analyse des besoins jusqu’à l’expérimentation, en utilisant des méthodologies living lab. Par exemple, nous sommes accompagnés dans ces démarches par le tiers-lieu d’expérimentation Access Centre-Val de Loire. Si l’innovation peut être technologique, elle est avant tout organisationnelle et repose nécessairement sur l’évolution des pratiques professionnelles.
Pour autant, l’innovation que vous accompagnez est surtout numérique…
Oui, très majoritairement. En gériatrie, il n’existe pas de robotique de pointe et rarement de technologies de rupture spectaculaires. L’innovation passe essentiellement par des réorganisations de l’offre de soin et des pratiques grâce à des outils numériques performants. L’enjeu central réside dans leur intégration à la pratique. Il s’agit de comprendre comment ces outils peuvent améliorer la prise en soin, la coordination entre acteurs et la décision médicale. Une des clés réside dans les données de santé de plus en plus nombreuses, mais souvent fragmentées et parfois difficilement accessibles, en particulier chez des patients âgés et polypathologiques, qui ont des dossiers médicaux denses. Les outils numériques, et notamment l’IA, permettent de faciliter le travail de collection des données pertinentes, de les structurer, de les hiérarchiser et de les valoriser pour améliorer la qualité des soins.
Parmi les solutions que vous accompagnez, lesquelles peuvent réellement transformer le fonctionnement des EHPAD et le quotidien des résidents ?
Les EHPAD sont aujourd’hui largement informatisés, mais la difficulté reste avant tout structurelle : les résidents présentent des besoins de soins de plus en plus importants, tandis que l’accès aux ressources médicales spécialisées, notamment gériatriques, demeure limité. Cela se traduit souvent par un recours inapproprié aux urgences. Un des leviers forts de transformation réside dans la capacité à mobiliser la bonne ressource, au bon moment et pour la bonne personne. Les outils numériques peuvent par exemple faciliter l’accès à l’expertise médicale nécessaire et structurer des alternatives crédibles à l’hospitalisation. Mais leur efficacité dépend de leur intégration pertinente dans une organisation pensée par et pour le terrain, tout en étant inscrite dans des filières de soins adaptées et performantes.
Quel rôle peuvent jouer la télémédecine et l’intelligence artificielle pour améliorer la prise en charge en EHPAD ?
La télémédecine ne peut pas se réduire à de simples téléconsultations. Elle doit s’inscrire dans l’ensemble des filières de soins, avec des parcours lisibles et des relais clairement identifiés. L’intelligence artificielle, quant à elle, crée de la valeur à plusieurs niveaux : elle facilite l’accès rapide à des données complexes et leur structuration, aide à la stratification des risques, propose de premières orientations de prise en charge en référence aux recommandations de bonnes pratiques, tout en améliorant la traçabilité ainsi que la rédaction des comptes rendus. L’objectif n’est évidemment pas de remplacer les soignants, mais d’augmenter la qualité et la performance des pratiques, de sécuriser la décision médicale, et par exemple d’éviter des passages inutiles aux urgences en proposant des alternatives pertinentes, au bénéfice des résidents, des équipes et du système de santé dans son ensemble.
Où en est-on aujourd’hui dans le déploiement de ces solutions en gériatrie et en EHPAD ?
Nous sommes encore largement dans une phase d’expérimentation. Des outils fiables existent, mais leurs usages restent ponctuels et hétérogènes. Ils sont déployés dans certains établissements ou services, rarement de manière généralisée. De nombreux appels à projets soutiennent ces démarches expérimentales, permettant progressivement d’identifier les solutions pertinentes et les bonnes pratiques dans leurs usages. À Tours, nous lançons actuellement une expérimentation ambitieuse d’intelligence artificielle visant à développer un assistant capable de synthétiser les données des patients depuis de multiples sources et d’aider à la régulation de situations complexes à distance, y compris pour l’orientation vers les urgences. D’autres projets concernent, par exemple, l’aide à la prescription et à la déprescription, qui est elle-même en lien avec un sujet majeur en gériatrie : la iatrogénie médicamenteuse. Cependant, il ne faut pas oublier que ces outils ne se substituent pas à l’expertise humaine, mais contribuent à améliorer la qualité, la sécurité et l’efficience des prises en charge.
Le mot de la fin ?
Tout part toujours du besoin réel. Souvent à moyens constants, l’enjeu principal est aujourd’hui de mieux allouer les ressources et d’améliorer l’accès aux soins. Un besoin fondamental reste l’accès à une information médicale fiable, pertinente, lisible et disponible au bon moment. Depuis plus de trente ans, l’informatique promettait de simplifier les pratiques, mais sans toujours tenir cette promesse. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle permet enfin d’y répondre notamment pour accéder rapidement aux données utiles, les synthétiser, les rendre lisibles et utiles à la décision médicale. L’innovation pertinente ne se mesure pas en nombre de clics ou d’alertes, mais à sa capacité à libérer du temps, réduire les erreurs humaines et recentrer les soignants sur leur cœur de métier.
> Article paru dans Ehpadia #42, édition de janvier 2026, à lire ici
Wassim Gana, entre gériatrie clinique et recherche en gérontologie
Gériatre au CHRU de Tours et responsable de l’innovation gériatrique, Wassim Gana mène également des recherches au sein du laboratoire PAVeA (Psychologie des âges de la vie et adaptation). Ses travaux s’intéressent aux trajectoires de santé des résidents en EHPAD, en intégrant à la fois les dimensions physiques et psychologiques. Il étudie l’autonomie, les co-morbidités et la performance physique, mais aussi les affects psychologiques et l’humeur, comme l’estime de soi ou encore l’espoir, afin d’identifier des profils et des facteurs susceptibles d’influencer les trajectoires de vie des résidents d’EHPAD. Ses recherches intègrent également des marqueurs biologiques immuno-inflammatoires, dans l’objectif de mieux comprendre le lien entre la santé physique et la santé psychologique pour anticiper leur évolution et imaginer les soins personnalisés des personnes âgées de demain.
Gériatre au CHRU de Tours et responsable de l’innovation gériatrique, Wassim Gana mène également des recherches au sein du laboratoire PAVeA (Psychologie des âges de la vie et adaptation). Ses travaux s’intéressent aux trajectoires de santé des résidents en EHPAD, en intégrant à la fois les dimensions physiques et psychologiques. Il étudie l’autonomie, les co-morbidités et la performance physique, mais aussi les affects psychologiques et l’humeur, comme l’estime de soi ou encore l’espoir, afin d’identifier des profils et des facteurs susceptibles d’influencer les trajectoires de vie des résidents d’EHPAD. Ses recherches intègrent également des marqueurs biologiques immuno-inflammatoires, dans l’objectif de mieux comprendre le lien entre la santé physique et la santé psychologique pour anticiper leur évolution et imaginer les soins personnalisés des personnes âgées de demain.